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GRAND PARIS DEVELOPPEMENT
Cover & Interview de Vincent Callebaut
Paris 2016
France
MAGAZINE : Grand Paris Développement
TITLE : Interview de Vincent Callebaut, « Paris en 2050 ? Une métropole dense, durable, revégétalisée »
JOURNALIST : Julien Descalles
DATE : October 2016
FROM : Paris
« PARIS EN 2050 ? UNE METROPOLE DENSE, DURABLE, REVEGETALISEE »

VINCENT CALLEBAUT

On pourrait le prendre pour un auteur de science-fiction, mais la démarche de Vincent Callebaut n’a pourtant rien de fantaisiste. L’année dernière, cet architecte belge installé à Paris a été mandaté par la Ville pour dessiner le visage de la capitale en 2050. Résultat : des gratte-ciel futuristes, à énergie positive, accueillant de l’agriculture urbaine au beau milieu des monuments historiques… un petit peu décoiffés. Explications.

Propos recueillis par Julien Descalles

À la demande de la Mairie de Paris, vous avez imaginé une capitale écologiquement exemplaire à l’horizon 2050 qui fait la part belle à la hauteur. L’avenir est-il aux tours ?

Vincent Callebaut : L’ambition de « Paris Smart City 2050 » était de proposer une ville capable de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 75 % (1) grâce à l’intégration d’immeubles de grande hauteur dans les 20 arrondissements de la capitale. Pourquoi promouvoir la verticalité ? La priorité est de mettre fin à un étalement urbain extrêmement énergivore : il nous faut abandonner le modèle des îlots monofonctionnels, tel le quartier d’affaires de La Défense, qui allongent le temps de transport et nécessitent des réseaux d’infrastructures complexes. Cette séparation géographique entre lieux de vie privée et de travail est aujourd’hui obsolète ! Par ailleurs, densifier Paris en hauteur est aussi une réponse à la ségrégation sociale : en plaçant Paris sous cloche et en la transformant progressivement en musée, on ne fait qu’accentuer la gentrification.

La métropole de demain doit donc faire table rase du passé ?

VC : Absolument pas. Pour construire la ville dense, durable, revégétalisée de demain, il nous faut au contraire conserver le meilleur de chaque époque architecturale – le tissu haussmannien, les HBM des boulevards des Maréchaux, même Paris Rive Gauche (13e) – et le régénérer. Dès lors, comment préserver le patrimoine haussmannien qui est pourtant une passoire thermique ? Tout notre projet repose sur la « solidarité énergétique ». Puisque par le passé ont été construits des bâtiments aux grandes qualités architecturales mais énergétiquement « inertes », créons des tours capables de produire bien plus qu’elles ne consomment grâce aux énergies renouvelables qui leur redistribueraient le surplus. Un partage qui s’inspirerait des technologies de l’information, à la manière d’un Facebook de l’énergie. Ainsi, Paris conserverait son identité tout en se métamorphosant en une ville autonome. En outre, on peut également densifier Paris en triplant la hauteur autorisée [37 m au maximum aujourd’hui, hormis trois ou quatre projets de tours en périphérie] et en surélevant les immeubles. Rue de Rivoli, nous proposons de mixer bâtiments existants et constructions à énergie positive en posant sur les toits des « montagnes climatiques » équipées de capteurs solaire. Cela permettrait de construire beaucoup plus de logements et d’installer des espaces de travail en pied d’immeuble, ce qui limiterait les déplacements et donc la pollution.

La tour Montparnasse, qui doit prochainement faire l’objet d’un concours d’architecture notamment concernant sa façade, est aussi l’objet de vos réflexions...

VC : Elle est le symbole de l’abolition de la hauteur à Paris, puisque c’est après sa construction que Valéry Giscard d’Estaing y a interdit les tours. Pourtant, il suffit simplement d’effacer sa mono-fonctionnalité en emballant sa façade d’un verger communautaire construit en spirale. Cela ouvrirait un « Central Park » vertical aux Parisiens, où l’on pourrait mettre en place des Amap [association pour le maintien d’une agriculture paysanne] hypercentralisées, et des agriculteurs travaillant au coeur même de la ville.

L’agriculture a-t-elle sa place dans la ville de demain ?

VC : Il y a dix ans, les projets d’agricultures urbaines étaient encore trop énergivores, notamment à cause de l’éclairage et de la question des déchets produits. Aujourd’hui, ces derniers sont des ressources naturelles à exploiter. Si l’on revient à l’exemple de la tour Montparnasse, pourquoi ne pas installer à son pied des usines de bio-méthanisation qui produiraient 100 % de l’électricité et de la chaleur nécessaire au site ?

Je crois qu’il faut absolument rapatrier la nature en ville, ramener les espaces de maraîchage au cœur des lieux de consommation. C’est l’assurance de passer de la « chimie verte » du XXe siècle – un modèle reposant sur les pesticides, fongicides…, avec tous les dégâts environnementaux et sanitaires que l’on connaît – à une agriculture biologique et démocratisée. Partout où c’est possible, sur les toits de la métropole, les balcons, les « dents creuses », il faut installer des parcelles agricoles et des serres, et les mettre à disposition des citoyens, « consom’acteurs » de leur propre alimentation comme des agriculteurs.

Partout... jusque sur le périphérique ?

VC : C’est une véritable balafre à ciel ouvert qu’il faut cicatriser. Pour cela, le modèle de la couverture de la porte des Lilas (19e et 20e) me semble intéressant. D’où l’idée d’installer à chaque porte de Paris, sur le périphérique même, des fermes verticales dédiées aux énergies renouvelables et à l’agriculture urbaine – permaculture, hydroponie, aéroponie… – avec l’objectif de couvrir les besoins alimentaires de 30 % des Parisiens.

Votre projet fait également la part belle à la végétalisation...

VC : Oui, mais à condition qu’il s’agisse là aussi d’une végétalisation nourricière, et non cosmétique comme au Quai Branly ou, en partie, au BHV. Il ne s’agit pas de rendre la ville plus jolie mais plus « transpirante ». À Paris, les façades de pierre, les revêtements de la chaussée absorbent la chaleur en journée et la rejettent la nuit. Ce phénomène « d’îlot de chaleur urbain » accentue les épisodes de canicule : il fait alors plusieurs degrés de plus intra-muros qu’en banlieue. En végétalisant, on permet aux plantes, aux arbres, de capter la chaleur et de rafraîchir les quartiers. C’est aussi un bon moyen de faire face aux épisodes de pluies violentes qui vont se multiplier avec le dérèglement climatique. Aujourd’hui, avec ses 5 m2 d’espaces verts par habitant, contre 25 m2 pour Londres ou 35 m2 pour Berlin, Paris est l’une des villes les plus minérales du monde et, de ce fait, des plus imperméables. On a donc besoin de sols, de terres, de végétaux pour « éponger ».

Une végétalisation également au cœur des appels à projets « Réinventer Paris » ou « Parisculteurs ». La capitale est-elle sur la bonne voie en matière d’exemplarité écologique ?

VC : Cela montre que l’essor de l’agriculture urbaine ainsi que la volonté de créer des friches urbaines ont commencé à imprégner les esprits. Mais j’ai un peu de regret de ne pas y voir le développement de territoires à énergie positive, avec une intégration massive des énergies renouvelables. En France, on se contente encore d’installer une mini-éolienne et deux capteurs solaires sur le toit quand les dispositifs devraient devenir la peau même des bâtiments ! Paris reste encore un peu de timide dans ce domaine.

Comment l’expliquer ?

VC : En raison d’un modèle économique daté : le coût de construction de ces bâtiments durables est 30 % plus cher. Sauf qu’après dix ans d’énergie économisée, voire produite, ils auront largement remboursé le surcoût initial. Il nous faut donc innover non seulement technologiquement, mais aussi économiquement. Car j’insiste : ce travail relève d’une utopie concrète. Pour preuve, fin 2017, nous livrerons une tour à Taipei (Taiwan) intégrant bio-climatisme, énergies renouvelables et recouverte de 25.000 arbres pour stocker le CO2. Elle aurait toute sa place à Paris. La métamorphose intelligente du bâti est tout à fait réalisable, dès à présent !

Le prochain terrain de jeu des « Réinventer... » sera la Seine. Comment la métropole peut-elle investir le fleuve ?

VC : Dans notre projet, on planifiait la transformation des ponts du périphérique – à l’est et à l’ouest de la capitale – en ponts habités, à l’instar d’un Ponte Vecchio [Florence, Italie] du futur. On pourrait y installer des tours jumelles, l’une de bureaux, l’autre de logements, capables d’échanger de l’énergie, ainsi qu’un jardin suspendu capable d’aspirer les particules fines et autres polluants. Le tout assis sur des piles équipées d’hydroliennes pour exploiter le courant.

Autres lieux clés de la métropole de 2030 : les 68 gares du Grand Paris Express. Comment peuvent-elles concourir à la ville durable que vous appelez de vos voeux ?

VC : En travaillant sur la gare du Nord – mais c’est un modèle évidemment déclinable pour toutes les stations de la métropole –, on s’est penché plus particulièrement sur les 750.000 voyageurs qui traversent quotidiennement ses 32 quais. En les recouvrant de dalles piézoélectriques, on pourrait transformer les pas des passagers en énergie ! Couplées à des cellules Grätzel [à pigment photosensible, analogue à la chlorophylle, dont le fonctionnement s’inspire de la photosynthèse] installées sur les façades, elles permettraient de fournir 270 % des besoins électriques de la gare, qui redistribuerait évidemment le surplus au quartier environnant. En outre, on a voulu montrer que, dans une ville en manque de foncier, les gares parisiennes étaient un gisement d’hectares d’urbanisation. Mais plutôt que de construire sur dalle, on s’est inspiré de la mangrove afin de suggérer des tours végétales en forme de palétuviers qui s’enracineraient dans les espaces interstitiels entre les quais et les rails. Là encore, afin de densifier la métropole.